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Parfois battu par les éléments déchaînés mais aujourd’hui caressé par les vaguelettes paresseuses d’une première journée d’été, envahi un dimanche tous les quatre ans par 200 000 spectateurs venus assister au passage des concurrents de la Route du Rhum s’élançant à l’assaut de l’Atlantique, le Cap Fréhel se contente en ce début de soirée du samedi 20 juin 2009 de quelques touristes de passage dînant dans le snack du lieu.
Comme si la majesté du paysage ne suffisait pas, un écran de télé anime un vaste pan de mur. On y diffuse une rencontre de basket féminin. Quelle idée ! Les convives hasardent parfois un coup d’œil. Si aux environs de 19h10, ils avaient déjà été à table, le visage des joueuses au maillot bleu durant leur hymne national aurait constitué un premier indice : à y regarder de plus près, il ne s’agit pas de n’importe quel match. Voilà un Russie - France qui ressemble à s’y méprendre à une finale de Championnat d’Europe.
Mais on est plutôt dans la série « Vous avez manqué le début… » et l’inévitable se produit : des commentaires sur le physique des basketteuses fusent d’abord dans la salle. Le charme slave des grandes joueuses blondes de l’équipe russe opère. Il faut dire qu’entre l’assiette de fruits de mer, l’incessant ballet des mouettes en pleine période de nidification, l’émeraude de la mer et le soleil qui poursuit son inexorable descente vers la ligne d’horizon, le basket n’est pas le souci premier des clients présents.
Pourtant, les françaises sont devant et cela suffit à émoustiller l’assistance. Au gré des commentaires, on y apprend que plusieurs d’entre elles évoluent à Bourges (« C’est où ça ? »), que d’autres ont choisi l’étranger (« Comme au foot… ») que le sélectionneur est aussi le coach de Bourges (« Il n’a pas du se casser la tête, il a pris son équipe… »).
30-19 à l’heure des citrons bienvenus pour ceux qui ont choisi le saumon fumé. On peut replonger en toute quiétude dans son assiette, décortiquer une langoustine ou venir à bout d’un bulot bien plus résistant que la défense russe.
Mais on sent à quelques petits riens que l’intérêt gagne du terrain. Ce sont des silences de plus en plus longs pour entendre les commentateurs, ce sont des coups d’œil un peu plus insistants vers l’écran quand reprennent les hostilités. Où cela déjà ? A Riga, Lettonie, sur les bords de la Baltique, à très exactement 1984 km à vol de mouette du Cap Fréhel, Bretagne, France.
On joue depuis deux minutes et vingt cinq secondes dans cette troisième période lorsqu’une bretonne, Cathy Melain, marque. Preuve que le restaurant n’est pas uniquement occupé par des touristes, les réactions sont plus bruyantes : « Vive la Bretagne ! Heureusement qu’on est là pour marquer des paniers. Bon d’accord, ce ne sont que ses deux premiers points… » Si vous saviez monsieur, si vous saviez que ce ne sont pas ses deux premiers mais ses deux derniers, les points d’orgue d’une carrière exceptionnelle ; si vous saviez que vous êtes en train de vivre un moment historique dont vous ignorez tout, si vous saviez ce que cette joueuse a apporté aux maillots qu’elle a portés qu’ils soient bleu ou tango ; si vous saviez…
Mais parlons d’autre chose : le ciel d’un bleu immaculé quelques instants plus tôt (45-26 à 3 minutes de la fin du 3ème quart) s’obscurcit progressivement avec la remontée des russes. Le Cap Fréhel est habitué aux tempêtes et en pays marin, on n’abandonne pas un bateau en difficulté. Ce scénario a un effet surprenant sur la salle. Il soude l’assistance qui une heure auparavant ignorait tout de l’évènement et qui maintenant, souffre, soupire, encourage, applaudit à chaque point tricolore.
On sait depuis dix minutes qui sont Céline, Sandrine ou Emmeline. On a un avis sur tout. On trouve le jeu trop haché, le coach trop calme… (« C’est pas du calme, c’est de la peur »). Excuse-moi Pierre, mais ce n’est que bien plus tard dans la soirée que je serai ton avocat et irai trouver cette personne pour lui répéter cette phrase si souvent entendue en conférence de presse : « Je ne suis pas payé pour avoir peur mais pour trouver des solutions ». Car pour l’instant, moi aussi j’ai la trouille. D’ailleurs ce spectateur éclairé se souvient d’un France-Grèce masculin, demi-finale d’un championnat perdue dans ces conditions avec Tony Parker ratant ses lancers. La litanie des lancers francs, justement la voici. Elle est vécue comme un martyr, mais ça tient, elles tiennent, pardon, ON tient et c’est l’explosion finale !
Dans l’euphorie générale, il est des accolades qui prennent un sens particulier. Qu’a pu dire Cathy Melain à Pierre Vincent ? Céline Dumerc à Anaël Lardy ? On ne le saura jamais et c’est bien mieux ainsi.
« Mais tu as les yeux rouges, quelque chose ne va pas ? » Que pourrais-je répondre à ce voisin un peu trop observateur ?
Que c’est la tradition. Au solstice d’été, sur le coup de 21h, les Pierre ont les yeux rouges. D’ailleurs, regardez la télé et observez le coach de l’Equipe de France. Il se prénomme Pierre et il a les yeux rouges. Et si vous étiez quelque part en Berry, en compagnie d’un autre Pierre, président d’un club de basket, vous constateriez le même phénomène. C’est comme ça et ça ne se discute pas.
Que le soleil me gêne, lui qui n’a pas encore réussi son coucher comme s’il avait attendu le dénouement de cette dramatique sportive et embrase totalement l’horizon pour saluer la victoire française. Il faut dire que c’est également sa fête. Nous sommes au solstice d’été, le jour le plus long de l’année ou… la nuit la plus courte, c’est selon.
Mais je ne répondrai rien car il n’y a rien à répondre et pas de honte à avoir. Je jetterai un dernier coup d’œil à la télé où une bande de gamines géniales entament une Marseillaise qui ne restera pas dans les annales de la qualité musicale mais touchera au plus profond ceux qui ont été abasourdis par cet exploit. Puis mon regard se portera sur ce lieu magique devenu le Cap’s Fréhel. Au large, un voilier vogue plein nord vers l’Angleterre. Il y sera bien avant 2012…
Pierre Pabiot